En Croatie, des cours de codage offerts aux migrants
L’ONG Borders None accueille des demandeurs d’asile et leur dispense des cours dans ce secteur où la main-d’œuvre fait défaut.

À Zagreb (Croatie).
Attablés dans un open space, une dizaine de migrants écoutent avec attention Ivan, web-développeur et enseignant au sein de l’ONG Borders None. En banlieue de Zagreb, dans le quartier de Travno, tous sont présents dans ces locaux, aux allures de start-up, pour apprendre les bases de la programmation informatique et du codage. Demandeurs d’asile, réfugiés politiques, ils assistent à ce cours dans le but de décrocher un emploi. La plupart d’entre eux sont débutants en informatique, mais souhaitent apprendre et se perfectionner.
Tous se présentent. Milan, d’origine russe, admet qu’il n’y connaît pas grand-chose, mais qu’il souhaite s’instruire car il est au courant des besoins de main-d’œuvre dans ce domaine. Amara Cissé, arrivé du Sierra Leone en mars dernier, n’a jamais fait de codage mais suit attentivement tous les conseils d’Ivan.
Assise en bout de table, Hélène, réfugiée ougandaise, n’est pas étrangère au codage. «J’ai des bases en informatique, je touchais déjà au codage à Kampala avant de partir. Maintenant, je vais me perfectionner pour postuler à un travail à Zagreb.» Pendant deux heures, ces migrants vont commencer à apprendre comment créer leur propre site web. «Vous voyez, là j’écris en HTML et CSS. Le codage donne une bonne syntaxe d’écriture et vous permet de créer votre page d’accueil», lance Ivan, bénévole croate.
En fin de cours, Ivan est épuisé. La barrière de la langue et les lacunes de certains élèves ne le découragent pas pour autant. «On va réussir avec eux, notre programme est sur neuf mois, ils réussiront», lance-t-il confiant. Au total, plus de cinquante étudiants suivent ce cours.
Alphabétisation numérique
Le programme qu’évoque Ivan se nomme «Coders without borders». Développé par l’ONG et financé par l’Union européenne, il offre gratuitement à ces migrants une formation accélérée en codage, au rythme de quatre heures par semaine. Quand leur niveau sera plus avancé, ils apprendront à coder en JavaScript, une compétence essentielle pour intégrer une entreprise.
Ce programme est l’un des principaux atouts de Borders None. D’autres cours tels que l’apprentissage du croate et de l’anglais sont également dispensés. Au sein de l’ONG, qui travaille essentiellement avec des réfugiés âgés de 18 à 50 ans, chaque bénévole possède des années d’expériences dans le travail avec des demandeurs d’asile.
Des cours d’alphabétisation numérique sont proposés: comment peaufiner un CV ou une lettre de motivation, gérer ses mails et stocker ses données… Autant de billes pour ces web-développeurs en devenir. Dans un monde en constante évolution, l’ADN de l’ONG est de leur donner des outils numériques afin qu’ils puissent prendre leur destin en main.
Pour les accompagner, chaque bénévole de l’ONG est assigné à un poste précis. Parmi eux, Ward Obeid, 28 ans, est chargé des cours de programmation informatique. Il a notamment formé Ivan. «Le but est qu’à la fin, ils sachent créer un site internet. Nous leur délivrons un certificat, qu’ils pourront mettre sur leur CV», indique Ward.

Lui-même ancien réfugié d’origine syrienne, Ward Obeid est arrivé en Europe il y a neuf ans. Étant donné son parcours, il sait ce que ces migrants ont traversé et il est à même de leur parler. Il rejoint le projet en février 2024 car lui-même en a bénéficié quelques années plus tôt en Espagne. «J’étais à leur place, des ONG m’ont tendu la main. On a vécu des drames similaires. Je connais ce sentiment d’arriver dans un pays et d’être totalement perdu. En tant que chargé des cours de programmation, je peux les aider professionnellement», termine-t-il, ému. Chaque mois, il organise avec ses étudiants des visites dans des start-ups et entreprises de Zagreb pour leur faire rencontrer de potentiels recruteurs.
Parcours du combattant
Une fois la formation «Coders without borders» terminée, trouver un travail en Croatie n’en est pas moins un vrai parcours du combattant. Dans un café de Zagreb, c’est la mine triste qu’Abdul Hussein revient sur une année de démarchage dépourvue de succès. Arrivé de Syrie en 2018, il obtient l’asile politique et apprend le codage. De nature geek et réservé, il a toujours été attiré par les écrans et les logiciels software, sa spécialité. Mais depuis huit mois, toutes les portes se ferment devant ses yeux.
«C’est très difficile de trouver un travail en Croatie si vous êtes réfugié. Chaque fois que j’envoie un CV ou que je passe des entretiens, j’ai la même réponse: “Ils ont choisi un autre candidat”, alors qu’ils ont des besoins. Je vais continuer quelques mois, sinon je partirai dans un autre pays», murmure le jeune homme désabusé.
D’autres ont eu plus de chance, comme Semih Adigüzel, 30 ans, originaire d’Izmir en Turquie. Après avoir appris le croate au sein de Borders None, il finit ses études à l’université de Zagreb. Aujourd’hui, il intervient parfois au sein de l’ONG pour raconter son insertion. «Quand j’ai obtenu l’asile politique, j’ai pu voir la différence dans le regard des gens. Avant, les Croates me regardaient avec de la crainte. Maintenant, c’est du passé.»
Si les bénéficiaires des formations de l’ONG ont des parcours très différents, ils sont tous décidés à s’intégrer à la société croate. Casquette vissée sur la tête et manteau noir, un grand gaillard d’une cinquantaine d’années suit timidement tous les cours depuis le début de la matinée. Grâce à l’application de traduction DeepL, nous comprenons qu’il s’appelle Viktor et qu’il est originaire de l’est de la Russie.

Ancien membre des forces spéciales russes jusqu’en 2020, il a participé à de nombreuses guerres au service de Moscou, notamment en Tchétchénie dans les années 1990. Il y a trois ans, il déserte les forces spéciales et parcourt plusieurs pays avant de se retrouver en Croatie depuis décembre 2023. «Je n’ai pas peur de vous parler aujourd’hui. Je suis à l’aube de ma nouvelle vie, je veux apprendre le croate, l’informatique et vivre en Croatie. Qui sait? Peut-être que je pourrai même fonder une nouvelle famille», explique-t-il.
Apprendre le croate est l’une des étapes clés de leur intégration, comme l’illustre le cas de Wassim Najeb, 26 ans, ancien élève ingénieur et originaire de l’enclave d’Idlib en Syrie. «Ce sera le seul moyen de faire partie de la société. Je suis jeune et j’ai de l’espoir. Je ne veux pas errer de pays en pays comme un migrant déchu. Je travaillerai plus dur que les autres s’il le faut», déclare-t-il, déterminé.

Aider les demandeurs d’asile à peaufiner leurs dossiers
L’équipe de Borders None a également un pôle «assistance juridique», peut-être l’un des plus importants pour les réfugiés, au sein duquel avocats et conseillers juridiques aident les demandeurs d’asile à peaufiner leurs dossiers pour obtenir un droit de séjour en Croatie.
Bénévole depuis deux mois, Adele Immediata, 26 ans, s’occupe des dossiers des demandeurs d’asile. Après avoir fait ses armes sur le terrain à Calais, en France, à Vintimille et en Grèce, elle s’est spécialisée dans le domaine de l’assistance juridique. «Nous les aidons pour leurs demandes de droit d’asile ainsi que des régularisations comme leurs permis de travail. On prépare les rendez-vous avec eux et on les accompagne à la préfecture», précise-t-elle.
Pour constituer des dossiers solides, elle doit connaître le passé de chacun et notamment ce qu’ils ont traversé: violences physiques, traumatismes, conflits dans leur pays d’origine… Des histoires difficiles que les migrants préfèrent souvent taire. «C’est très frustrant car parfois ils ne m’en parlent pas, ce que je comprends, mais cela les aiderait pour leurs dossiers», explique Adele Immediata.
Le lendemain, la coordinatrice des activités de l’ONG nous reçoit dans le centre-ville de Zagreb. À tout juste 27 ans, Eleonora Nicolaci travaille dans l’aide aux personnes réfugiées depuis des années. Elle reconnaît que la situation pour les demandeurs d’asile en Croatie est l’une des plus compliquées de toute l’Union européenne:
«C’est très dur d’obtenir l’asile ici, comparé à la plupart des autres pays de l’UE. En raison de leur position géographique en Europe, ils sont les premiers sur la route migratoire et ne veulent pas de réfugiés. C’est un processus qui peut prendre plusieurs années, s’il aboutit… C’est pourquoi nous travaillons avec des avocats et assistants juridiques pour faciliter ces procédures.»

En effet, bien que la Croatie n’ait intégré l’espace Schengen que depuis le 1er janvier 2023, près de 70.000 personnes sont arrivées illégalement dans le pays en moins d’un an, principalement depuis la Bosnie voisine. Dans ce pays d’à peine 4 millions d’habitants, des ONG accusent régulièrement la Croatie de repousser de force les migrants à la frontière, souvent avec violence.
Zagreb a toujours nié cela, même si des policiers ont confirmé ces accusations dans la presse dès 2021. Le pays était l’un des points de passage principaux de la route des Balkans empruntée par des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants fuyant les guerres en 2015 et 2016. Près de dix ans plus tard, un plus petit nombre de migrants continue de l’emprunter, arrivant en Croatie par la Bosnie ou la Serbie.
Sur les neuf premiers mois de l’année 2023, 2.559 personnes ont signalé des refoulements violents vers la Bosnie, selon le Conseil danois pour les réfugiés (DRC). Les accidents ne sont pas rares lors de ces tentatives; ces passages illégaux de la frontière croate sont devenus particulièrement risqués, ce qui a valu à la police du pays d’être réputée comme l’une des pires pour les migrants.
La Croatie est toujours aujourd’hui considérée comme un pays de transit, en raison de ses mauvaises conditions d’accueil et d’un système d’asile kafkaïen. Son entrée au sein de l’espace Schengen en 2023 n’a fait évoluer ni les procédures, ni les mentalités. Les Croates demeurent, pour la plupart, assez fermés vis-à-vis des réfugiés.
Reculs démocratiques
Les chiffres parlent d’eux même: 78% des réfugiés présents déclarent n’être que de passage et vouloir continuer leur route dans d’autres pays. «C’est vrai qu’ils ne perçoivent pas la Croatie comme un pays favorable et enclin à les recevoir. Il y en a d’autres qui ne voient pas le pays comme multiculturel, en raison de leur religion ou leur couleur de peau. Tous ces facteurs font qu’ils ne restent pas pour la plupart d’entre eux», conclut Eleonora. Depuis le début de l’année 2024, plusieurs manifestations «anti-migrants» ont eu lieu dans le pays, influencées par des événements organisés en Bulgarie et en Hongrie.
Pour Loïc Tregoures, docteur en science politique et spécialiste des Balkans, les «reculs démocratiques ont été successifs depuis l’entrée de la Croatie dans l’UE, notamment sur la question de la corruption et du traitement des médias». Ces tensions n’ont toutefois pas d’effet direct sur Borders None, dont les financements proviennent exclusivement de l’Union européenne.
Les bénévoles de l’ONG continuent ainsi d’apporter leur soutien aux migrants qui le leur demandent. Mis à part ces cours de programmation informatique, Borders None fonctionne comme une seconde famille pour eux, leur apportant de quoi alléger leur parcours. Récemment, tous ont fêté l’Aïd. Chaque réfugié a amené un plat de son pays.
En cas de soucis personnels, familiaux ou psychologiques, Eleonora et les bénévoles se démènent bec et ongles pour trouver des solutions. «Il s’agit d’aides urgentes très concrètes, explique-t-elle. Où acheter une carte SIM ou un ticket de bus, comment trouver un médecin… Ils sont désorientés quand ils arrivent, on les guide au mieux. Et si au bout de quelques mois certains décrochent un boulot grâce à nos cours, alors on a gagné!»
