The Newsroom 27

13 septembre 2024

En mer du Nord, un grand projet éolien et des inquiétudes environnementales

L’île énergétique «Princesse Élisabeth», en pleine construction au large de la côte belge, constitue un chantier pionnier en matière de production d’énergie renouvelable. Son impact sur l’écosystème est malgré tout encore incertain.

Michele Calamaio - Maud Cigalla

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En mer du Nord, un grand projet éolien et des inquiétudes environnementales
Le chantier de construction TM Edison de l'île «Princesse Elisabeth» à Ritthem, aux Pays-Bas, lors de la visite inaugurale ouverte à la presse. | Elia Transmission Belgium

«Avant, j’avais un bel endroit où vivre, nager librement et suivre ma boussole magnétique interne. Mais aujourd’hui, quelque chose cloche. Je sens une drôle de pression sur mon corps: de longues et larges turbines ancrées au fond de la mer, juste en dessous de moi, produisent un bruit à basse fréquence qui me fait errer sans trajectoire précise. J’essaye de lutter, mais je n’y arrive pas.»

Voici à quoi pourrait ressembler le monologue intérieur d’une larve d’aiglefin. Si ces quelques lignes sont fictives, l’histoire, elle, est bien réelle. Ce petit poisson transparent, d’environ 5 millimètres de long, est essentiel à l’écosystème marin. En effet, il constitue non seulement une source de nourriture pour de nombreux prédateurs, mais il joue également un rôle dans le transfert de l’énergie du plancton à la communauté des poissons.

D’après une étude publiée par Alessandro Cresci, chercheur à l’Institut de recherche marine, les larves de morues franches dans la mer du Nord sont attirées par les bruits basse fréquence émis par les parcs éoliens offshore. L’une des implications écologiques de cette étude est claire: «La vitesse de nage des larves et leur orientation vers la source du son peuvent affecter leur trajectoire de dispersion et leur distribution spatiale, notamment dans les zones situées à proximité de grands parcs éoliens offshore.»

Objectifs ambitieux

Les objectifs ambitieux de l’Union européenne en matière d’énergies renouvelables sont détaillés dans la directive (UE) 2023/2413 modifiée sur les énergies renouvelables. Celle-ci prévoit une obligation d’au moins 42,5% à l’échelle de l’UE et vise à ce que 45% de la consommation finale d’énergie proviennent de sources renouvelables d’ici à 2030.

Cela se traduit par des objectifs concrets pour la hausse de la production dans le secteur des technologies vertes au cours de la décennie à venir, en particulier dans des domaines tels que les véhicules électriques, le transport fluvial zéro émission et les grands parcs éoliens offshore. Ces derniers –constitués d’éoliennes plantées dans l’océan qui utilisent la force du vent pour produire de l’électricité– occuperont bientôt des milliers de kilomètres carrés de zones côtières et de plateaux continentaux.

D’après l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (Irena), la capacité de ces parcs en mer devrait atteindre un total de 11 térawatts (TW) d’ici à 2030, ce qui nécessitera le déploiement de 7,2 térawatts supplémentaires d’énergie verte pour atteindre l’objectif fixé et permettre d’instaurer un système énergétique entièrement décarboné d’ici à 2050.

Dans un tel contexte, le rôle des pays du G20 –mentionné dans les objectifs de la COP28– est essentiel. Pour lutter contre le changement climatique et limiter le réchauffement climatique mondial à 1,5 degré Celsius, leur production d’énergie verte doit passer de moins de 3 térawatts en 2022 à 9,4 térawatts d’ici à la fin de la décennie.

En Europe, c’est la Facilité pour la reprise et la résilience (FRR), un instrument mis en place en pleine pandémie de Covid-19, qui constitue pour l’instant l’avancée la plus importante dans le secteur de la transition énergétique. Le gouvernement fédéral de Belgique a financé le développement d’un centre d’énergie offshore dans la partie belge de la mer du Nord pour permettre le raccordement d’au moins 3,5 gigawatts de la future énergie éolienne offshore au réseau électrique terrestre.

Le projet d’îlot énergétique «Princesse Elisabeth», financé par le Plan de relance européen. | Elia Transmission Belgique

«Île énergétique»

Pour la Commission européenne, cette «île énergétique», appelée île «Princesse Élisabeth», constituera le premier pôle énergétique mondial de centralisation de l’électricité produite par les parcs éoliens de la région, permettra à l’UE d’atteindre son objectif de 300 gigawatts de capacité éolienne terrestre d’ici à 2050 et servira de zone d’atterrissage de deux interconnexions hybrides avec le Royaume-Uni et le Danemark. En décembre 2022, le gouvernement a conclu un accord avec Elia Transmission Belgium afin de permettre à l’entreprise d’utiliser le financement de 99,7 millions d’euros pour en construire les fondations.

Quelques mois plus tôt, en octobre, l’ingénierie de base (FEED) et les études environnementales pour la mesure d’«île énergétique offshore» ont été finalisées. À la mi-2023, le consortium TM Edison a obtenu les permis après avoir remporté l’appel d’offres pour la construction de la structure. La fin des travaux –qui comprennent cinq hectares de surface utile et le déploiement de câbles de connexion entre la côte de la mer du Nord et l’installation– est prévue pour avril 2026.

Le chantier de construction TM Edison de l’île «Princesse Élisabeth» à Ritthem, aux Pays-Bas, lors de la visite inaugurale ouverte à la presse. | Elia Transmission Belgium

Répercussions sur les écosystèmes

Si l’expansion des parcs éoliens offshore participe à la transition mondiale vers des sources d’énergie plus propres, elle pourrait toutefois avoir des répercussions sur les écosystèmes. Les recherches menées dans la littérature indiquent que les parcs éoliens offshore peuvent entraîner une perte de biodiversité, des perturbations pour les mammifères marins et les oiseaux, des altérations dans la composition des espèces et des modifications dans la structure de leur habitat.

Cependant, le rapport du Bureau fédéral du plan publié en 2021 –qui analyse les conséquences du plan sur les Objectifs de développement durable (ODD), la résilience et la cohésion sociale– indique que «la plupart des répercussions sur l’ODD 14 Vie aquatique sont positives et découlent de l’amélioration des écosystèmes aquatiques et terrestres ou de la réduction de la pollution en général».

D’après le chef de la représentation de la Commission européenne en Belgique, Stefaan De Rynck, «la Commission européenne est consciente de cette recherche sur la biodiversité» mais souligne l’obligation légale des «autorités nationales» de procéder à des évaluations environnementales approfondies et de se conformer aux principes de protection de l’environnement avant que les travaux ne puissent débuter. Contacté par e-mail, De Rynck déclare que «le respect du critère d’absence de nuisance significative (“do not harm principle”)» signifie que «le projet ne peut pas soutenir ou mener des activités économiques qui nuisent de manière significative à un quelconque objectif environnemental».

Pour ce qui est du préjudice économique, «l’île énergétique réduit davantage les zones de pêche, notamment pour ceux qui utilisent des engins remorqués», pointe Rederscentrale, l’association belge des armateurs de la pêche maritime. Pour elle, ce projet risque non seulement de réduire les captures, «mais également d’augmenter les coûts en raison de l’allongement des temps de trajet» pour les pêcheurs.

Même si la pêche est interdite dans l’ensemble de la zone de «Princesse Élisabeth», l’association milite activement en faveur de mesures d’atténuation auprès des développeurs du projet afin de répondre à ces inquiétudes, principalement avec un objectif clé: «Trouver des solutions qui diminuent le fardeau financier qui pèse sur leurs membres et réduisent les dommages causés à l’industrie de la pêche.» Cette approche coopérative, qui consiste à prendre part aux échanges sur l’aménagement de l’espace marin avec le gouvernement, vise à garantir que «les développements futurs prennent en compte les besoins de l’industrie de la pêche en Belgique».

Calcul bénéfice-risques

Compte tenu de ces défis et de ceux liés aux activités de pêche (en particulier la senne démersale et la pêche pélagique avec des engins remorqués), l’île est-elle vraiment respectueuse de l’environnement et durable? D’après la Commission européenne, oui. «L’île a été pensée dans un souci de durabilité et de respect de l’environnement marin», indique-t-elle dans une réponse écrite. Pour réduire l’impact environnemental, le centre énergétique met en œuvre «sept mesures pratiques», qui comprennent «des corniches sur l’île pour permettre aux oiseaux vulnérables de nicher et, sous l’eau, des caractéristiques pour créer un récif artificiel prospère pour la vie marine».

En ce qui concerne l’évaluation des incidences sur l’environnement, la Commission n’est pas le seul organe à jouer un rôle, et les autorités nationales doivent s’assurer que les règles européennes (en l’occurrence, l’évaluation des incidences sur l’environnement et la directive sur les habitats) sont respectées.

Pour le gouvernement également, le projet «Princesse Élisabeth» est respectueux de l’environnement et durable. Rencontré sur le chantier naval de l’île à Ritthem, aux Pays-Bas, le Premier ministre démissionnaire de Belgique Alexander De Croo déclare: «L’île énergétique est un projet phare du plan de relance et incarne trois de ses caractéristiques fondamentales: l’investissement dans l’infrastructure, la mise en œuvre de solutions innovantes et l’accélération de la transition écologique.»

Le Premier ministre belge Alexander De Croo et la ministre fédérale de l’Énergie Tinne Van der Straeten sont accompagnés de Catherine Vandenborre, PDG d’Elia Transmission Belgium, sur le chantier de construction de l’île énergétique «Princesse Élisabeth» à Ritthem, aux Pays-Bas, lors de la visite inaugurale ouverte au presse. | Michele Calamaio

De son côté, Elia Transmission Belgique affirme que «l’impact de l’île sera très limité». Les perturbations cumulées du centre énergétique sont examinées dans le rapport d’évaluation des incidences sur l’environnement, élaboré par un consultant maritime à la demande d’Elia. Le rapport mentionne «des modifications dans la morphologie et la bathymétrie locales provoquées par la construction de l’île, des perturbations temporaires de l’intégrité des fonds marins dans les zones de prédragage et un impact négatif modéré sur la turbidité dû aux activités de dragage le long des itinéraires alternatifs». Un permis environnemental a ensuite été délivré par le ministre belge responsable de l’Environnement marin.

D’après Elia, l’ensemble de la zone «Princesse Élisabeth» a été intégrée dans le plan d’aménagement de l’espace marin et a fait l’objet d’une évaluation stratégique de l’impact sur l’environnement. Elle indique que, malgré les effets potentiels du battage des pieux des éoliennes offshore sur les marsouins et autres mammifères marins, «la construction du centre a été soumise à une analyse des risques approuvée et a obtenu les permis et les autorisations environnementales nécessaires conformément à la loi. S’il s’avère que l’impact environnemental sur les autres utilisations de l’espace l’emporte sur les bénéfices, la zone sera restaurée à son état d’origine.»

Dommages incertains

L’éventualité pourrait bien se présenter au vu de l’ampleur incertaine des trois dommages attendus sur l’écosystème: perte de biodiversité, perturbations pour les mammifères marins et les oiseaux et changements dans la structure de l’habitat. Contacté par téléphone, Alessandro Cresci réitère les conclusions de ses dernières recherches: les impacts varient en fonction des espèces.

Les créatures vivant au fond de l’eau, telles que les homards, les crabes et d’autres espèces de poissons essentielles sur le plan commercial et écologique, «peuvent être sensibles aux vibrations provoquées par les turbines»«Les parcs éoliens ne cessent de s’étendre avec des turbines de plus en plus importantes. Ces bruits risquent donc d’empirer», déclare-t-il, même s’il est important de préciser que «les recherches sont toujours en cours».

Steven Degraer, chercheur marin à l’Institut royal des sciences naturelles de Belgique/Mareco et coordinateur du consortium WinMon.BE, souligne également l’importance de «la détection et de la compréhension des potentiels impacts écologiques cumulés du nombre croissant de parcs éoliens offshore dans le sud de la mer du Nord». Bien qu’Elia ait déclaré que l’île ne nécessitait pas l’installation de piliers de large diamètre (et que, par conséquent, aucun bruit impulsif ne serait produit), Steven Degraer estime, dans l’un de ses articles, que «la présence de fondations d’éoliennes peut avoir un impact sur les communautés macrobenthiques qui vivent à proximité des parcs éoliens offshore».

Pour mettre au point cette conception intégrant la nature (NID), plusieurs experts en conservation de la nature et en environnement marin ont été sollicités. En ce sens, l’initiative 4Sea recherche les mêmes solutions et aborde les défis environnementaux liés à la construction du centre énergétique. Les principaux objectifs du projet sont de «soutenir la protection de la faune marine», en soutenant des structures qui réduisent les dommages causés aux oiseaux, aux poissons, aux mammifères et aux chauves-souris tout au long du cycle de vie de l’île énergétique, de «réduire la pollution sonore, les rayonnements électromagnétiques, et, surtout, de proposer des “conceptions qui intègrent la nature” pour les parcs éoliens».

Tels sont les mots de Sarah Tilkin, responsable de la politique de la mer du Nord, du littoral, de la pêche et de l’environnement marin à Natuurpunt, et de Sarah Vanden Eede, responsable de la politique des océans et de la pêche à WWF Belgique. «Nous pensons que ce type de conception est possible en faisant en sorte que le parc éolien perturbe le moins possible les habitats existants, et même en améliorant la biodiversité dans la région», déclarent les représentantes de ces deux ONG.

WWF Belgique rencontre la ministre fédérale de l’Énergie Tinne Van der Straeten et Elia Transmission Belgium lors de la présentation du projet énergétique «Princesse Élisabeth». | Elia Transmission Belgique / WWF Belgique

En ce qui concerne le réaménagement des parcs éoliens existants, elles préconisent également de réfléchir à la manière de préserver et de maintenir les habitats restaurés ou les valeurs naturelles créées par la construction initiale en collaborant avec les différentes parties prenantes «pour trouver des solutions qui mêlent production d’énergies renouvelables et protection de l’environnement, objectifs de biodiversité et directives européennes». Ce n’est qu’ainsi que ce projet ambitieux pourra vraiment être considéré comme durable.

Union européenneCet article a été réalisé dans le cadre du projet The Newsroom 27, qui a reçu le soutien financier de l'Union européenne. L'article reflète le point de vue de son auteur et la Commission européenne ne peut être tenue responsable de son contenu ou usage.