The Newsroom 27

5 juillet 2024

À La Réunion, un «laboratoire» pour s’adapter au changement climatique

Pour préparer les populations à ce qui les attend, un centre inédit dédié à la gestion des risques de catastrophes et à l’adaptation au changement climatique se construit sur l’île.

Louise Nguyen

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À La Réunion, un «laboratoire» pour s’adapter au changement climatique
Vue sur le cirque de Mafate, un des trois cirques de l'île de la Réunion, uniquement accessible à pied ou en hélicoptère. Tous les accès ont été bloqués temporairement après le cyclone Belal de janvier 2024. | Louise Nguyen

Pascal est au travail. Aide-soignant au CHU de Saint-Denis à La Réunion, il est réquisitionné pour que les effectifs ne faiblissent pas. Dehors, le vent souffle fort. Nous sommes le 22 janvier 2002. L’alerte rouge a été déclenchée à 8 heures, les Réunionnais se confinent. Dina, un cyclone tropical, arrive au large des côtes de l’île.

«Petit, j’adorais les cyclones! J’en avais pas peur, au contraire. Papa et maman ne travaillaient pas, on mettait de la musique, on jouait à des jeux de société… On n’allait pas à l’école, c’était comme des vacances!» Mais à l’hôpital, il s’inquiète pour sa femme et son bébé de quelques mois, qu’il a quittés tôt ce matin. La famille habite à la Montagne, lieu-dit sur les hauteurs de Saint-Denis, apprécié pour sa fraîcheur.

Ce jour-là, son relief le transforme en un véritable terrain de jeu pour les vents de Dina. Des rafales de plus de 200 kilomètres/heure emportent tout sur leur passage. Même le toit en tôle de la maison familiale. Depuis les couloirs de l’hôpital, Pascal apprend la nouvelle et appelle les secours. Il se sent «séquestré» sur son lieu de travail, mais il ne peut pas rejoindre ses proches, le danger est trop gros.

Les pompiers non plus ne peuvent rien: l’appel de l’aide-soignant est le soixantième depuis le début de la journée. La femme de Pascal attend la levée de l’alerte, vingt-huit heures plus tard, cachée sous des meubles, là où il reste encore un tout petit bout de toit.

Pendant le cyclone Belal en janvier 2024, le jardin d’une famille résidant à la Ravine à Malheur a été emporté dans un important glissement de terrain. | Louise Nguyen

Depuis 2021, en face de l’aéroport Roland-Garros situé à Saint-Denis, des dizaines d’ouvriers construisent un bâtiment jusque-là encore jamais vu. «Ça a un gros impact dans ma vie professionnelle, c’est très intéressant de suivre un chantier de cette ampleur!» Le chantier dont parle Martin, coordinateur logistique de la plateforme à l’origine du projet, c’est celui du PIROI Center: une structure bioclimatique gigantesque sur un site de 4.000 mètres carrés, entièrement dédiée à l’adaptation au changement climatique et à la réduction de l’impact des catastrophes naturelles dans la région du Sud-Ouest de l’océan Indien.

Accueillant un centre de formation, un entrepôt humanitaire, une aire d’entraînement et de simulation, un espace de réalité virtuelle ou encore des bureaux de gestion de crise, le PIROI Center semble tout droit sorti d’un film d’anticipation. Et pourtant, le bâtiment encore en construction sera inauguré dès septembre 2024.

Façade du futur PIROI Center. Le bâtiment respecte les règles de l’architecture bioclimatique, qui vise à trouver l’équilibre optimal entre le bâtiment, le climat environnant et le confort des usagers. | PIROI

«Tu as la peur au ventre quand tu penses à ce qu’il peut t’arriver» 

Pour comprendre la nécessité de ce centre novateur, il faut remonter vingt-quatre ans en arrière. En 2000, la Commission de l’océan Indien fait le constat suivant: il n’y a pas de capacité de réponse aux catastrophes dans cette région, pourtant très exposée aux risques. La Croix-Rouge française et le Croissant-Rouge imaginent alors un dispositif inédit: la Plateforme d’intervention régionale de l’océan Indien (PIROI), un outil spécialisé dans la gestion des risques de catastrophes, qui rassemble les sept Croix-Rouge des pays de la zone.

Christian Pailler, responsable de la PIROI depuis sa création, se souvient des débuts de cette «base de réponse humanitaire»: «C’était un entrepôt avec du matériel de réponse aux catastrophes qui devait servir au traitement d’eau en situation d’urgence, des abris temporaires pour abriter les populations, des outils pour reconstruire des habitations ou encore du matériel médical pour intervenir face aux épidémies.»

D’entrepôt à véritable réseau de solidarité, la PIROI compte désormais une vingtaine d’employés et plus de 35.000 volontaires. En plus de la mobilisation de ressources matérielles et humaines, la plateforme met un point d’honneur à travailler au plus près des populations, car «la résilience passe aussi par une meilleure connaissance des risques et de comment s’en protéger», appuie Christian Pailler.

Pour lutter contre les traversées des radiers (petits ponts submersibles) lors de crues, la PIROI organise par exemple des stages grandeur nature en mettant en situation les habitants dans ces zones de route submersibles en cas de pluie. Avec l’aide d’une société de canyoning, «on leur prouve que même s’ils pensent pouvoir traverser, c’est impossible». Ces radiers sont en effet une attraction pour Yanis, Réunionnais de 27 ans: «Tu as de l’adrénaline et la peur au ventre quand tu penses à ce qu’il peut t’arriver dans les radiers submergés. T’as envie de passer dedans!»

Radier de la forêt de Bélouve. À La Réunion, il existe 163 radiers submersibles. Lors de fortes pluies, il est très dangereux de les franchir, à pied ou à bord d’un véhicule. | Louise Nguyen

La sensibilisation passe aussi par les meilleurs ambassadeurs de la PIROI: les «marmailles» (enfants en créole). Depuis 2011, le projet «Paré pas paré» s’inscrit dans le programme de l’Éducation nationale des jeunes Réunionnais, qui apprennent les spécificités de leur île et comment se protéger face aux risques naturels: inondations, cyclones, éruptions, feux de végétation, forte houle, tsunamis et risque sismique. Pascal, l’aide-soignant sinistré en 2002, aurait aimé qu’il existe à son époque une telle prévention. «Je me serais peut-être méfié plus tôt de la puissance du vent et j’aurais construit dès le début un toit qui résiste au vent comme je l’ai fait après qu’il se soit envolé.»

Mais les travaux de Pascal suffiront-ils à affronter les conséquences du dérèglement climatique? Marie-Dominique Leroux, responsable de la division d’études et climatologie de l’océan Indien à Météo-France, en doute fort. Elle repense notamment à Freddy en 2023, le cyclone le plus long jamais observé et qui a ravagé les territoires voisins.

Tous les yeux sont rivés sur l’avancée du projet: en plus d’être local et national, ce laboratoire s’inscrit aussi dans la politique européenne.  

«À La Réunion, on a eu de la chance d’être épargné. Le cyclone est passé à 190 kilomètres au nord. Mais dans le futur, il aurait statistiquement plus de chances de ne pas éviter l’île. Si le cœur de Freddy avait touché La Réunion, ça aurait été des rafales à plus de 300 kilomètres/heure.» Elle ajoute: «La mer, c’est le carburant énergétique principal des cyclones tropicaux, donc une température de la mer plus élevée, ça sera des cyclones plus forts avec des vents plus destructeurs et une houle plus intense.»

D’après ses prévisions, si l’accord de Paris (dont l’objectif est de limiter le réchauffement à +1,5°C à l’horizon du fin de siècle) n’est pas respecté, le surnom «d’île intense» pourrait avoir une résonance tout à fait dramatique. Le pire scénario envisage une hausse des températures de +4°C d’ici 2100, ce qui aurait de graves conséquences qui s’enchaîneraient en cascade: augmentation du risque d’inondation, des périodes de forte sécheresse, puis de fortes pluies avec des sols incapables d’absorber la quantité d’eau, submersion du littoral, intensification des cyclones…

D’après les prévisions de Météo-France, si aucune mesure n’est prise pour atténuer le réchauffement climatique (courbe rouge), le nombre annuel de jours chauds (supérieurs à 31°C) passerait de 38 en 2022 à environ 185 d’ici la fin du siècle. | Derniers rapports AR6 du GIEC

Changer d’échelle avec le PIROI Center 

Les membres de la PIROI sont bien au fait de ces prévisions. «Avec le PIROI Center, on va changer d’échelle: on double nos capacités de réponse aux catastrophes, notre capacité d’accueil, nos équipes…», se réjouit Christian Pailler, le directeur régional de la PIROI. Il se souvient de la naissance de l’idée, qui a germé il y a dix ans: «Il a fallu quelques années d’approche, de marquage de terrain politique, de réunion avec les autorités, avec les collectivités.»

L’approche a permis de réunir les 7,6 millions d’euros nécessaires au lancement de la construction du PIROI Center. Aujourd’hui, tous les yeux sont rivés sur l’avancée du projet: en plus d’être local et national, ce laboratoire d’expérimentation s’inscrit aussi dans la politique européenne. En effet, la construction du centre à été financée à 24% par le fonds Interreg de la coopération territoriale européenne.

Alors aux grands projets, les grands moyens. Lorsqu’on arrive sur le chantier, on découvre rapidement la pièce maîtresse du PIROI Center: un entrepôt humanitaire de 900 mètres carrés, de quoi ravir Martin, le coordinateur logistique de la PIROI. Pour lui, cet entrepôt va transformer la région: «Le but, ce n’est pas seulement d’augmenter nos stocks, mais aussi de doubler notre capacité de stockage pour permettre aux autres acteurs qui font partie de l’écosystème humanitaire de bénéficier d’espace et de pouvoir partager les compétences. Par exemple, on pourra stocker du matériel d’hygiène et de santé de la protection civile, du matériel pour les pompiers…»

Entrepôt humanitaire de 900 mètres carrés en construction au sein du PIROI Center. | PIROI

C’est dans cette optique de politique d’adaptation et non pas seulement de réaction aux catastrophes que Jérôme Filippini, préfet de La Réunion depuis 2022, envisage les années à venir: «Il faut dès à présent sensibiliser la population à la dureté de ce qu’on va devoir faire demain: renoncer à énormément de conditions de notre mode de vie. En métropole, ça sera déjà difficile, mais sur un territoire comme La Réunion avec un taux de pauvreté à 36% et 19% de chômage, ça sera encore plus dur.»

C’est donc également pour anticiper les futurs risques que le PIROI Center a vocation à devenir un véritable lieu d’innovation et de formation. «On va constituer une sorte d’académie de la sécurité du Sud de l’océan Indien et le PIROI Center sera une des briques: celle de la sécurité civile», confirme le préfet. Le PIROI Center pourra ainsi accueillir scientifiques et ingénieurs pour imaginer les innovations humanitaires de demain et mobiliser universitaires et futurs étudiants pour étendre la recherche.

Martin (à gauche) et des collègues de la PIROI chargent des unités de traitement d’eau. Le conteneur sera envoyé aux Comores et devrait permettre de fournir de l’eau propre et limiter les risques de contamination. | Louise Nguyen

«La Réunion est beaucoup mieux préparée que le reste du territoire national» 

Mais si cette émulation autour de la gestion des catastrophes est significative d’une prise de conscience collective de la nécessité à agir, les pouvoirs publics qui financent le projet sont parfois loin de la réalité du terrain. «Les financements de la métropole et de l’Europe existent et c’est primordial. Mais il y a tout un tas de contraintes administratives, réglementaires et procédurales qui se font de plus en plus pressantes dans le milieu humanitaire, regrette Martin. Du point de vue d’une personne qui travaille à Paris depuis son bureau, c’est compréhensible, mais pas pour une personne sur le terrain comme nous. On a besoin d’aller à l’essentiel.»

De son côté, Christian Pailler est persuadé que le PIROI Center pourrait servir d’exemple, mais il partage la même prudence que Martin: «Il ne faut pas dupliquer pour dupliquer. J’ai été auditionné récemment par l’Assemblée nationale dans le cadre de la commission d’enquête sur la gestion des risques naturels majeurs dans les territoires d’outre-mer. Pour eux, il faudrait s’appuyer sur ces expérimentations pour pouvoir les reproduire en métropole. Je suis d’accord, des passages de relais sont possibles mais seulement si on met en place des projets de proximité.»

À La Réunion, tandis que le PIROI Center va continuer à évoluer et s’inscrire progressivement dans le paysage régional, Pascal et Yanis, tous les deux très fiers d’être Réunionnais, continueront de vivre au rythme de leur île.

Nouvel An tamoul 5125 célébré par la communauté indienne dans la commune de Saint-Paul. L’île est une terre de métissage: églises, temples, pagodes ou mosquées célèbrent leurs cultes en toute tolérance. | Louise Nguyen

«Je pense que La Réunion, comme d’autres territoires d’outre-mer, est beaucoup mieux préparée que le reste du territoire national. Car ici, on concentre le plus grand nombre de risques naturels majeurs et la population est plutôt dans une culture de résilience», reconnaît le préfet. Cette résilience propre aux Réunionnais n’est pas le fruit du hasard. Ce peuple arc-en-ciel qui prône son pluralisme identitaire, culturel et religieux a dû composer avec le passé esclavagiste et colonialiste de l’île et s’adapter pour coexister dans un environnement difficile.

Cependant, cette capacité d’adaptation n’est-elle pas également un frein à l’action et à la prise de conscience face aux risques? Le PIROI Center, qui ne sera pas ouvert au public dès son ouverture, arrivera-t-il à sensibiliser des populations qui ne souhaitent rien changer à leur mode de vie face au réchauffement climatique?

«On fera avec. On a toujours été un peuple de galère. On a vécu l’esclavage, on est toujours resté ici et on restera toujours ici. Quoi qu’il en coûte», conclut Yanis. Le préfet, lui, préfère rester sur ses gardes: «Compte tenu de ce qu’il s’annonce, on n’est pas sûrs d’être complètement préparés aujourd’hui.»

Union européenneCet article a été réalisé dans le cadre du projet The Newsroom 27, qui a reçu le soutien financier de l'Union européenne. L'article reflète le point de vue de son auteur et la Commission européenne ne peut être tenue responsable de son contenu ou usage.