Sur le plateau de Millevaches, le combat de deux médias associatifs pour créer du lien social
Radio Vassivière et Télé Millevaches donnent la parole aux habitants du plateau de Millevaches, en dépit de difficultés économiques.

Au plateau de Millevaches (Nouvelle-Aquitaine).
Les yeux ne savent pas où se poser. Bleu, mauve, jaune, camaïeu de vert, blanc cassé. «Il y a des couleurs toute l’année», témoigne Teresa, déambulant entre les centaines de plantes de son jardin nourricier. Quatre participants très attentifs goûtent ce qui est comestible en suivant la propriétaire des lieux, infiniment enthousiaste lorsqu’elle évoque les multiples espèces de son «paradis»: myosotis, consoude, ou mélisse, «que j’ai mise dans la tisane».
L’une d’entre eux, Amélie, a un casque vissé sur la tête et un micro dans les mains. Elle découvre la radio pour la première fois: «J’ai trouvé une nouvelle vocation!» Il est 14h30 à Bourganeuf. Cet après-midi là, le jardin nourricier de Teresa accueille un atelier radiophonique autour des plantes comestibles, co-organisé par Nini, reporter pour Radio Vassivière, et l’association «Chez Nous».
Les ateliers radios sont au cœur de l’activité de Radio Vassivière. En 2023, l’association en a mené une trentaine à travers la Creuse, la Haute-Vienne et la Corrèze, auprès des centres de loisirs, des établissements scolaires, des publics en situation de handicap ou des réfugiés. «Faire découvrir l’expression radiophonique est l’une des missions de la radio», explique Nini, salariée depuis deux ans.
Cette dimension sociale est soutenue par des fonds européens. Pour la période 2014-2022, Radio Vassivière a obtenu une aide européenne de 20.000 euros pour l’achat d’un studio mobile à Royère-de-Vassivière. Audrey Nallet, animatrice du Groupe d’action locale Sud Creusois, accompagne les projets locaux pour obtenir des fonds européens dédiés au développement des territoires ruraux: «Ce sont des fonds de cohésion. Ils sont fléchés vers les zones rurales, avec l’idée de favoriser un développement économique.»
Cette année, Radio Vassivière espère obtenir des aides européennes sur un projet de balises sonores, des sentiers de randonnée balisés et équipés d’un dispositif d’écoute sur le patrimoine et la culture locale. «Ça a un attrait touristique de déployer une activité culturelle en pleine nature», justifie l’animatrice.

Une radio pour «être moins isolé»
La radio «de la montagne limousine», comme elle se revendique, fête ses quarante ans d’existence cette année. Depuis 2021, sur le plateau de Millevaches, elle dispose de trois studios et de quatre antennes, qui bordent les limites géographiques du parc naturel régional de Millevaches. Une diffusion élargie au-delà du lac de Vassivière, son berceau historique. C’est ici, en 1984, que le syndicat mixte du lac de Vassivière l’avait créée afin d’animer la saison touristique estivale.
Depuis, l’association a assis son identité de «radio de pays». Entrer dans la bibliothèque de Royère-de-Vassivière suffit pour s’en rendre compte. Les bibliothécaires s’apprêtent à fermer les portes pour la pause méridienne. Un enfant, habitué des lieux, repart avec une pile de livres sous le bras: «À tout à l’heure peut-être!» Rémy, 53 ans, coresponsable de l’établissement, est ravi d’évoquer le rôle de la radio sur ce territoire étendu, dépourvu d’infrastructures culturelles et de mobilité, où les reliefs allongent les déplacements: «Ils mettent en valeur nos actions et font venir du monde jusqu’à nous! La radio permet d’être moins isolé et d’aller à la rencontre des autres.»
C’est le cas de Mélissa, 35 ans. Elle habite sur le plateau depuis un an et demi, à Royère-de-Vassivière. Cette mère au foyer est branchée quasi quotidiennement sur la radio: «Ils donnent des bons plans sur le secteur, comme des activités pour les enfants par exemple, ce qui permet de faire du lien. Et puis j’adore toutes les chroniques en début d’après-midi, où les gens racontent leur propre expérience: un accouchement à la maison, des plantes à trouver sur le plateau pour se nourrir ou se soigner…»

À quelques kilomètres de là est implantée Télé Millevaches, l’homologue audiovisuel de Radio Vassivière, née en 1986. Ses locaux, à Faux-la-Montagne, ressemblent à toutes les autres maisons de ce village de 450 habitants. Derrière la baie vitrée, un jeune homme en service civique s’affaire autour d’une caméra.
Il est mercredi après-midi, c’est le temps de «service social», selon Florent, salarié depuis deux ans: «On forme gratuitement les gens, ça ramène rien. On aide ceux qui ont des projets de films, qui veulent visionner de vieilles cassettes VHS qui traînent. On prête aussi du matos.» Au quotidien, l’association coordonne également des ateliers d’éducation aux médias et des projets cinéma. Ces activités comptent pour 15% du budget de la télé.
Deux visions du média local
Les deux médias associatifs racontent avant tout leur territoire au quotidien. Fabien, reporter pour Radio Vassivière, est en route pour un reportage auprès des enfants d’un centre de loisirs qui s’initient au cirque. Entre deux bouffées de cigarette, celui qui ne se considère pas comme journaliste décrit le rôle de la radio: «Je viens de la banlieue parisienne, où l’État oublie le territoire. C’est la même chose ici. On doit donner la parole aux habitants, les interviewer en allant à leur rencontre.» Un rôle d’amplification des voix locales peu politisé, héritier de la vocation initiale de la radio pour la promotion du territoire: «Pour parler à tout le monde, il faut qu’on soit généraliste et ancré dans le territoire», raconte Fabien.
Inversement, Télé Millevaches assume un positionnement politique plus marqué. Sur le tableau qui sert de support aux réunions de la rédaction, les idées de sujets le prouvent: «queer rural», «coupes rases» ou «les libertés associatives et la guerre aux subventions». Frank, chargé de la partie média, abonde: «On tient une place. Beaucoup de gens nous voient comme un truc sympa, mais depuis longtemps maintenant, on rentre dans le lard.»

La télé a effectivement beaucoup évolué: dans les années 1980, elle a été pensée pour montrer ce qu’il se passait ici, avec un rythme mensuel de parution des «JT». Aujourd’hui, le rythme est plus décousu, et l’approche documentaire revendiquée. «On assume notre biais mais on essaie de faire du travail de journaliste: du contradictoire, des temps de parole équilibrés, donner le micro à toutes les voix», détaille Florent.
Certains reportages de la télé associative ont parfois une résonance nationale, et «font plusieurs dizaines de milliers de vues». C’est le cas d’un reportage sur la lutte du Bois du chat, où des activistes écologistes se battent pour empêcher sa coupe rase. Dans ce coin de France, la contestation des projets sylvicoles est intense. En couvrant ces sujets, l’association s’expose. «On nous voit comme un média militant. Oui, notre travail est militant. Dans la bouche de certains, c’est péjoratif. Mais on donne la parole à tout le monde», résume l’un des nouveaux visages de l’équipe, Manon, journaliste de formation.
L’enracinement
Les deux médias associatifs sont solidement ancrés sur leur territoire. Dans leurs équipes respectives, plusieurs salariés ont été bénévoles avant d’être embauchés. D’ailleurs, dans les studios de Radio Vassivière, les reporters Fabien et Nini animent toujours bénévolement les émissions hebdomadaires qui les ont fait découvrir la radio. Une double présence révélatrice de l’investissement nécessaire pour animer les antennes.
Chaque jour de la semaine, Radio Vassivière doit assurer douze heures de programme propre, dont quatre heures d’intérêt local. Un rythme qu’il serait impossible de tenir avec huit salariés et l’équivalent de cinq emplois à temps plein. Résultat: vingt-huit chroniques ou émissions sont animées par des bénévoles, d’après le rapport d’activité 2023 de l’association.
Pour mieux cerner sa pénétration sur le territoire de la montagne limousine, entre Creuse, Corrèze et Haute-Vienne, Radio Vassivière a fait réaliser des études d’écoute à Médiamétrie. En 2022, la radio avait une audience globale –ceux qui écoutent moins souvent qu’une à deux fois par semaine– de 65.400 individus. À l’échelle du parc naturel régional de Millevaches, c’est plus qu’il n’y a d’habitants: 38.950, selon le PNR.
Sur les hauteurs du lac de Vassivière, dans les locaux de Télé Millevaches, on avoue ne pas vraiment connaître son audience. «La diffusion a toujours été la cinquième roue du carrosse, reconnaît Frank, salarié depuis près de douze ans. On s’occupait pas de savoir si on était lu ou vu, on s’assumait comme confidentiel.» La télé associative garde contact avec les habitants en organisant des diffusions publiques de ses reportages pour stimuler les échanges. «Le but, c’est que les gens se parlent entre eux, qu’ils se mélangent. L’une des dernières fois, pour un film sur la retraite d’un prêtre, on a rempli le cinéma d’Eymoutiers. 120 places!», s’enthousiasme Florent.

La «liste rouge» des associations
À quoi bon se pencher sur les audiences, puisque le modèle économique associatif de la télé repose à hauteur de 70% sur les subventions? Récemment, un événement est venu rebattre les cartes de ce mode de fonctionnement. En fin d’année 2023, l’association a cru un temps que les 30.000 euros du Fonds de soutien aux médias d’information sociale de proximité (FSMISP) allaient lui passer sous le nez. Deux autres médias indépendants du Limousin étaient concernés: IPNS et La trousse corrézienne.
En cause: une décision unilatérale des préfectures de la Creuse et de la région, qui viserait à affaiblir une «liste rouge» d’associations trop engagées politiquement à gauche. Dans un article paru en août 2023 dans Le Monde, des sources de la DRAC de Nouvelle-Aquitaine confient que des ordres de cessation des subventions ont été donnés par les préfectures.
Jusqu’à la fin d’année 2023, les articles et reportages sur ces subventions manquantes se sont enchaînés. «Le lendemain d’un reportage de France 3 sur le sujet, tout le monde avait ses sous. Mais ça ne veut pas dire qu’ils ne le referont pas les prochaines années», prévient Florent. Contactée, la préfecture de la Creuse n’a pas répondu à nos questions.
Localement, les deux associations n’ont, de toute façon, pas que des amis. Jean-François Tixier, président de la Chambre de commerce et d’industrie de la Creuse, doute du rôle positif de ces associations pour le développement économique du département: «Quel rayon ou quelle population va écouter cette radio-là? Sur Guéret on la capte pas, donc une partie de la Creuse ne l’a pas. Et sur leur périmètre de diffusion, il y a une désertification commerciale. L’économie du plateau, basée sur les associations ou l’économie sociale et solidaire, est éphémère. C’est subventionné à 80%.»
Ce dernier pense même que certains reportages nuisent à l’image du plateau: «Sur le bois, ils ne savent pas de quoi ils parlent. Ce sont des révolutionnaires. Si l’État doit réduire les subventions aux associations, il peut le faire ici. Si elles ne sont pas capables de trouver un système économique, c’est que ça n’a pas lieu d’exister.»
Avec ces «intimidations», Télé Millevaches réfléchit à faire évoluer son modèle. Une réflexion sur le «don» a été amorcée au sein de l’équipe. Elle s’accompagnerait d’une refonte des principes éditoriaux, déjà entamée: des brèves pour les réseaux sociaux, et des grands entretiens avec des personnalités locales et nationales pour les plateformes vidéo. «Plus on sera visibles et populaires, plus on sera soutenus. Et mieux on pourra résister à la préfecture qui veut nous couler», argumente Florent.
Des salariés «usés»
La formule séduit Théo, 29 ans, de retour sur le plateau depuis cinq ans. Habitué aux cassettes des JT de Télé Millevaches jusqu’au début des années 2000, il apprécie la métamorphose de l’association: «Avec leur présence sur les réseaux sociaux, je vois beaucoup plus de reportages et de brèves d’actualité de TV Millevaches. Le traitement de l’actualité chaude est prenant.» Il se dit prêt à soutenir un nouveau modèle économique: «Faire un don régulier à un média qui reste accessible à tous, ça me tenterait.»
Les questions budgétaires pèsent sur le quotidien des salariés des associations. Dans son rapport d’assemblée générale 2023, la télé associative le reconnaît: «Malgré une bonne ambiance de travail, Télé Millevaches use ses salariés. Ceux qui restent vont bien devoir travailler là-dessus.» Maude, qui gère le pôle «ateliers» depuis peu, remplace justement un salarié qui a «fini épuisé» après trois ans de salariat. Selon elle, le fonctionnement «en autogestion», sans hiérarchie fixée, ne l’a pas aidé: «Il devait beaucoup se donner, et ici personne ne vient dire stop. C’est un des problèmes: chacun est responsable de son mode et de son temps de travail.»

Depuis janvier, Maïlys est la nouvelle chargée de mission administrative de Radio Vassivière. Durant son enfance à Peyrelevade, en Corrèze, elle a vu ses parents participer aux premières années de lancement de Télé Millevaches. Au sein des équipes de Radio Vassivière, elle remarque déjà la fatigue des équipes qui courent après les subventions: «Il faut contenter beaucoup de partenariats et de personnes, on est sollicité. Il y a vraiment un grand turnover des salariés. Plus de la moitié de l’équipe a été renouvelée en deux ans.» Dans les locaux de Télé Millevaches, Maude s’interroge à son tour: «C’est incroyable qu’un truc comme ça existe ici. Mais combien de temps ça durera?»
